[Retro-2019] Khalifa Sall : La grâce empoisonnée

2019 était partie pour être une année de « grâce » pour Khalifa Sall. Mais l’ancien maire de Dakar qui bénéficie d’un cadeau empoisonné voit également le siège de Tanor Dieng s’éloigner de jour en jour.

La soirée du dimanche 29 septembre 2019 est sans doute à inscrire dans l’histoire politico-judiciaire du Sénégal. Ce jour-là, Rebeuss s’est débarrassé d’un de ses pensionnaires dans des conditions presque rocambolesques. Après exactement 936 jours passés derrière les barreaux, Khalifa Sall est sorti de prison. Afin ! Il a été à la limite, jeté dehors après avoir bénéficié d’une « remise totale des peines principales », alors qu’il n’a jamais été demandeur, clame-t-il. Ni lui, ni ses avocats.

Mais peu importe, la requête de Me Khassimou Touré est passé par là. Ce dernier, avocat et frère de Mbaye Touré, codétenu de Khalifa, dans le cadre de l’affaire de la caisse d’avance, avait introduit une demande de grâce au nom de tous les condamnés de ce dossier. Ce qui a bénéficié à Khalifa Sall, Mbaye Touré et Yaya Bodian, dans des conditions assez polémiques. En réalité, cette liberté devait intervenir à la suite d’une intervention du khalife général des mourides, Serigne Mountakha Mbacké, lors de l’inauguration de la grande mosquée Masslikul Jinann de Dakar, trois jours plus tôt.

L’ancien maire de Dakar, définitivement condamné en août 2018, avait entretemps été radié de l’Assemblée nationale et destitué de son fauteuil mairie de Dakar. Aujourd’hui, même si l’amende de 5 millions de francs CFA a été abrogée, ce n’est pas le cas des 1,83 milliard de francs CFA de dommages et intérêts qu’il doit toujours à l’État sénégalais.

Polémique autour de son éligibilité

C’est d’ailleurs pourquoi, ses partisans continuent de dénoncer un procès politique visant tout simplement à écarter un opposant majeur de la course à la présidentielle (de février 2019 et de 2024). Car, notent beaucoup d’experts, la grâce ne permettra pas non plus au leader de l’opposition de récupérer ses droits civiques. Condamné à cinq ans de prison, Khalifa Sall reste inéligible au regard de la loi sénégalaise.

« Sa libération est un soulagement, mais cette décision n’enlève rien au caractère politique de ce procès ni à sa détention arbitraire », affirme Seydou Diagne, son avocat, qui rappelle que la Cour de justice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) a estimé, en juin, que Khalifa Sall avait été détenu illégalement pendant trois mois, alors qu’il était encore député.

Elle avait alors condamné l’État sénégalais à verser au maire et à ses coaccusés 35 millions de francs CFA en guise de compensation. « L’affaire n’est pas close, poursuit l’avocat. Son équipe de défense va se réunir afin de développer une stratégie de préservation de ses droits politiques ».

D’autres juristes, comme le pénaliste Ousseynou Samb, pensent que Khalifa Sall ne peut plus se présenter à des élections, tant qu’il n’obtient pas une amnistie.

Ce que ne partage pas le constitutionnaliste Ngouda Mboup qui estime que la perte de la qualité d’électeur prévue à l’article L.31 du Code électoral est une peine complémentaire et l’inéligibilité en résultant, ne peut durer que pendant cinq ans. Non sans préciser que « l’incapacité d’exercer une fonction publique élective ne peut être appliquée que si le juge l’a expressément prononcée, en tenant compte des circonstances propres en l’espèce ». Sur ce, il reste formel sur la question : « Khalifa Ababacar Sall pourra bel et bien être candidat en 2024 ».

Défi de la reconquête du Ps

Au-delà de la bataille politico-judiciaire autour de son éligibilité, Khalifa Sall devrait relever le défi consistant à recoller les morceaux au sein du Ps, après la mort de son secrétaire général. En effet, quelques mois avant son décès, plus exactement lors de sa dernière interview, le 2 avril, avec Seneweb, en marge de la cérémonie de prestation de serment du président Macky Sall réélu (9 février), Ousmane Tanor Dieng avait émis son souhait de voir tous les socialistes de « cœur ou de raison » se retrouver.

Quid du cas Khalifa Sall « exclu » au même titre que beaucoup d’autres « rebelles » ? Le défunt président du Hcct avait déclaré ceci : « J’ai dit à mes camarades qu’il faut faire preuve de tolérance, de générosité et l’histoire de notre parti est faite de scission, de retrouvailles, de division. Mais, malgré cela, le noyau dur reste là et est convaincu qu’il faut rassembler tous ceux qui le souhaitent pour mener les combats futurs ensemble ».

La libération de Khalifa Sall est survenue au moment où la succession d’Ousmane Tanor Dieng semblait ouverte. Mais comme pour couper l’herbe au pied de Khalifa Sall et renforcer l’ancrage du Ps dans la coalition présidentielle, Macky Sall a nommé Aminata Mbengue Ndiaye numéro deux du parti, à la tête du Hcct, en remplacement de Tanor Dieng. La nomination d’Alioune Ndoye, ancien responsable de la coalition Taxawu Dakar, au département de la Pêche, s’inscrit dans cette même logique.

Il s’y ajoute que depuis sa sortie de prison, Khalifa Sall n’a posé aucun acte allant dans le sens de rehausser son image et remobiliser ses troupes pour préparer les batailles à venir. C’est dire donc que la tâche ne sera pas facile pour l’ancien maire de Dakar, présenté par certains observateurs comme le futur patron de la formation des Verts déjà affaiblie.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *