Fermeture des mosquées : La révolte des fidèles

La fermeture des mosquées a fini de cristalliser la tension sociale consécutive aux mesures de riposte contre le Covid-19. Les fidèles veulent, coûte que coûte, retourner à la maison de Dieu. Les positions étant différentes d’une confrérie à l’autre et d’une association islamique à une autre, l’État est plus que jamais interpellé.
Le vendredi 8 mai, l’imam de Léona Niassène s’est retrouvé au commissariat de police, à Kaolack, après avoir dirigé la prière du vendredi. Un déplacement qu’il fera d’ailleurs en compagnie du khalife général de la famille. Au même moment, l’imam Sidy Sèye de la mosquée Keur Serigne et son muezzin se sont fait arrêter à Louga pour le même motif, avant d’être relâchés plus tard.
Quelques jours auparavant, l’imam Harouna Ka et 19 fidèles ont été interpelés, pour avoir prié dans une mosquée située derrière l’Empire des enfants, à Rebeuss. Le même jour, un imam et six fidèles ont été interpellés au quartier Pikine Angle Tall de Saint-Louis et déférés au parquet, parce qu’ils ont organisé une prière surérogatoire, en violation du couvre-feu et du décret de fermeture des mosquées.
Autant de faits qui montrent que la tension est vive au sujet de la fermeture des mosquées au Sénégal. Et pourtant, ces arrestations ne sont que la partie visible de l’iceberg. En effet, de plus en plus, on note des actes de défiance vis-à-vis de la décision de l’État de fermer les lieux de culte. Les musulmans semblent supporter de moins en moins l’interdiction qui leur est faite d’aller prier en communauté.
Une attitude qui n’est pas nouvelle, puisque des imams ont été arrêtés, parfois en plein sermon, durant les premiers vendredis ayant suivi l’interdiction. Cependant, le phénomène a pris une nouvelle ampleur, plus d’un mois après le décret présidentiel. En effet, au-delà des actes de défiance, beaucoup de voix s’élèvent pour exiger la réouverture des mosquées.
L’activiste Abdou Karim Guèye s’est illustré dans ce combat. Il a d’ailleurs été arrêté et placé en garde à vue, après une vidéo sur le sujet. Mais il y a aussi des organisations islamiques qui se sont signalées dans cette revendication. Parmi elles, l’Ong Jamra et le Cadre unitaire de l’islam au Sénégal qui regroupe des entités de différentes sensibilités.
Les mosquées, les écoles et les marchés
Dans un communiqué envoyé à la presse le 5 mai dernier, le Cadre unitaire a demandé à l’État d’accepter que les lieux de culte soient ouverts à nouveau, afin de réarmer « psychologiquement et spirituellement les musulmans ».
Les camarades de Mame Makhtar Guèye, eux, ont été plus incisifs. Dans leur texte daté du 21 avril, ils disaient avoir remarqué que des lieux de regroupements humains tels que les supermarchés, les banques, les transports en commun, etc., poursuivent leurs activités économiques, avec comme condition le respect des mesures barrières. « Pourquoi les mosquées ne pourraient-elles pas aussi reprendre leurs activités, moyennant bien entendu l’observance desdites consignes d’hygiène préventive de base », se demandent-ils.
Une position qui épouse celle de la Ligue des imams et prédicateurs du Sénégal. Contacté par Seneweb, imam Ismaëla Ndiaye, le chargé de la communication, précise d’abord que la décision de fermer les mosquées n’a jamais été une recommandation de la ligue. « Nous avions recommandé la suspension des prières du vendredi et le maintien des 5 prières quotidiennes, avec respect des mesures barrières. Malheureusement, avec la réticence de certaines grandes mosquées à Dakar, le gouverneur a été obligé de sortir un arrêté pour fermer les mosquées ».
Imam Ismaëla Ndiaye et ses pairs pensent que fermer a été un mot de trop. Il fallait juste se limiter à la suspension des prières du vendredi.
Cette posture tranche nettement avec celle de l’Association des imams et oulémas du Sénégal qui avait demandé la fermeture des lieux de culte avant même que l’État ne réagisse. Aujourd’hui encore, ceux qui sont avec El Hadj Moustapha Guèye sont plus que jamais favorables à la prière à domicile. D’après imam Oumar Diène, joint par Seneweb, la situation qui avait justifié la fermeture des mosquées s’est empirée.
La résistance des confréries
Ce serait donc une erreur, voire un contresens que d’attendre que les choses se compliquent, avec l’apparition des cas communautaires, pour réunir les fidèles. « Les mosquées n’ont même pas d’encense, encore moins du gel. Si on ne fait pas attention, la maladie va se propager davantage dans ces lieux, car partout où il y a foule, les risques s’accroissent. Ça nous fait de la peine de voir les mosquées fermées, mais c’est un mal nécessaire », tranche-t-il.
Pour Imam Diène, cette question ne peut pas être à l’ordre du jour, dans un contexte où même les commerces connaissent des restrictions.
Pourtant, la demande se fait de plus en plus pressante. L’ancien ministre de l’Education, Kalidou Diallo, a déclaré hier dimanche que ce serait inacceptable, du point de vue religieux, que l’État rouvre les écoles (le 2 juin) et maintienne les mosquées fermées. Même Guy Marius Sagna, activiste de confession chrétienne, s’en est offusqué. « Macky Sall veut jeter des confréries contre d’autres confréries, des religieux contre d’autres religieux, des religions contre d’autres religions. Il laisse certains prier et d’autres en sont empêchés. C’est inacceptable », déclare-t-il en soutien à son camarade Abdou Karim Guèye.
L’État est donc plus que jamais sous pression. D’autant plus que cette résistance ne vient pas uniquement des associations et individualités. Les confréries se sont montrées très peu enthousiastes à cette mesure. A titre d’exemple, Touba a effectué la prière du vendredi, lors du premier jour d’interdiction. Après quelques moments d’hésitation, le khalife général des mourides a coupé la poire en deux. Serigne Mountakha a invité les fidèles à prier à la maison. Cependant, la mosquée ne sera pas fermée, puisque les membres du comité de gestion vont continuer à s’y rendre pour les 5 prières.
« Nous allons prier à la mosquée et nous attendons les policiers de pied ferme »
À Médina Gounass, par contre, la vie continue, comme si de rien n’était. Les vendredis, les fidèles viennent en masse à la mosquée. Et depuis le début du ramadan, rapportent plusieurs journaux, en dépit du fait que la cité religieuse compte plus de 50 cas de Covid-19, les jeûneurs se retrouvent chaque nuit pour les prières surérogatoires. Les autorités religieuses ont, par ce geste, opposé un refus catégorique à l’État.
Une fermeture à double vitesse perçue comme une politique du deux poids, deux mesures et difficile à supportable pour une frange de la communauté musulmane. C’est sans doute dans ce sens qu’il faut comprendre la réaction, sous le coup de la colère, du khalife général de Léona Niassène. « Nous allons prier à la mosquée et nous attendons les policiers de pied ferme », a menacé Cheikh Tidiane Niass, vendredi dernier, à son retour du commissariat de police. Le religieux fera une autre déclaration le samedi, pour appeler à la paix et à la sérénité.
Une sérénité de plus en plus précaire face à cette revendication populaire. Imam Ismaëla Ndiaye pense que la faute est imputable à l’État qui, selon lui, n’a pas voulu, de manière formelle, associer les religieux, imams, prédicateurs et autres associations islamiques dans les discussions.
« L’État a voulu faire du saupoudrage, aller voir les chefs de confrérie et penser pouvoir convaincre les masses. Ce qui est une erreur fatale. C’est cette erreur-là qui nous amène à cette situation d’incompréhension où même nous les imams, nous sommes indexés par les populations qui pensent que nous avons ordonné la fermeture des mosquées, alors qu’il n’en est rien », regrette-t-il.
« Il ne faut pas que nous soyons des fétichistes »
Au vu de tout cela, il se pose la question de savoir pourquoi il y a tant de passion et de tension autour de la fermeture des mosquées. D’après le Pr. Abdou Aziz Kébé, islamologue, les fidèles prennent souvent l’ombre pour la proie. « Les gens sont beaucoup plus attachés aux symboles qu’aux valeurs. Or, c’est symbolique de se retrouver à la mosquée pendant le ramadan », avance-t-il.
Selon le Pr. Kébé, du point de vue de l’imaginaire du fidèle, un monde sans mosquée est un monde sans Dieu. Par conséquent, dit-il, si on reste sur les symboles, le croyant a peur qu’un châtiment soit infligé à ceux qui ont accepté la fermeture des mosquées. Ce qui fait dire à cet interlocuteur que cette question est « traitée dans le domaine de l’émotion ».
Kébé reconnait que dans cette crise, il y a certes ce qui relève du divin et qui nécessite de se remettre à Dieu. Mais il y a aussi ce qui relève de l’humain et qui recommande à l’homme de faire tout ce qui est possible pour éviter le danger. « Les mosquées n’ont d’importance que quand ceux qui y vont sont en bonne santé », lance-t-il.
D’après lui, l’un des principes fondamentaux en islam est la préservation de la vie. C’est la raison pour laquelle, ajoute-t-il, quand le fidèle est malade ou qu’il a peur, il est exempté de prière à la mosquée. « Il ne faut pas que nous soyons des fétichistes. La mosquée est un symbole, c’est la vie de l’être humain qui est une valeur. Évitons de prendre le symbole pour la valeur », conseille-t-il.
« La laïcité de l’État n’est pas une excuse »
Le Pr. Kébé fait remarquer d’ailleurs que la décision de fermer les lieux de culte partout à travers le monde est un consens très rare, pour ne pas dire unique dans l’histoire contemporaine de l’islam. « De Dakar à Téhéran, de Médine à Rabat, de Kayes à Singapour, on a vu rarement un consensus aussi large. Les oulémas de toutes les obédiences et de tous les pays ne peuvent quand même pas se tromper en même temps sur la même question », objecte-t-il.
Soit ! Mais la tension est vive et l’appel à la réouverture des mosquées est plus que jamais pressant. Une situation qui rappelle celle du Niger qui a débouché sur des manifestations violentes, à quelques jours du ramadan. Comment éviter que le Sénégal en arrive à ce point ?
« Il appartient à l’État d’évaluer la situation et de voir ce qu’il faut. Attendre qu’il y ait des émeutes au Sénégal, à cause de la fermeture des mosquées, serait scandaleux », répond imam Ismaëla Ndiaye.
Pour lui, tout cela relève de l’irresponsabilité avec laquelle la crise a été gérée par l’autorité. Une autorité qu’il accuse d’ailleurs de mal gérer les questions religieuses. « La laïcité de l’État n’est pas une excuse, car l’État intervient dans tout ce qu’il y a de religieux. Malheureusement, il le fait de manière politique, juste pour avoir un répondant électoral », charge-t-il.
Quant au Pr. Kébé, il y voit une occasion pour renforcer la cohésion entre les foyers religieux et les associations islamiques afin de dégager des consens forts sur des questions majeures liées à la religion. Une idée qui n’est pas contraire à la proposition faite par une association d’aller vers la création d’un Conseil supérieur des religieux.

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